Archive for mars 2015

Lord Jim

Lord JimRichard Brooks est le cinéaste américain contemporain le plus humaniste, prêt à défendre la liberté et la dignité de l’individu dans des films comme « Graine de violence «Bas les masques», «Elmer Gantry le charlatan». Etc. C’est un grand cinéaste un homme de l’image, mais surtout de l’émotion ! Son «Lord Jim» — bien qu’un peu long — est un beau film, et même un grand film I Le roman de Joseph Conrad, avec son thème de la seconde chance offerte à un homme pour se racheter, ne pouvait que séduire Brooks. Lord Jim a, en effet, jadis abandonné un navire au bord di naufrage avec une cale pleine de 800 pèlerins musulmans se rendant à La Mecque. Le bateau n’a pas coulé et a été ramené au port. Depuis Jim porte sur ses épaules ce blâme et ce sentiment de culpabilité dus à un moment de panique. Quelques années plus tard, Jim est chargé de convoyer des armes destinées à une population indigène écrasée par un odieux et cruel dictateur blanc. La cause est belle et Jim prend la tête de la révolte, redécouvre la fierté de soi, le sens de l’honneur et l’amour… Tout en étant d’abord un film d’aventures spectaculaires et exotiques, «Lord Jim» est aussi la peinture subtile d’un destin d’homme. Et il est drôle que Richard Brooks ait confié le personnage de Lord Jim à Peter O’Toole. Encore jeune, séduisant, le comédien était tout auréolé de la gloire d’un rôle très similaire : celui de «Lawrence d’Arabie». Il y a, entre les deux personnages, le même genre de mysticisme, la même lumière intérieure qui brûle l’âme en forçant à se dépasser. «Lord Jim» est aussi cette rencontre entre une star et un personnage.

Hal 9000

L’ordinateur parano pour lequel nous sortons nos Kleenex : c’est Hal 9000, dont la voix plaintive, lorsqu’il est déconnecté par l’astronaute KeirDulléa dans «2001 : l’odyssée de l’espace», réalisé en 1968 par Stanley Kubrick, nous a tous beaucoup émus : «Arrête, Dave, je t’en supplie… Dave, Dave ? Arrête. J’ai peur». Hal, qui a cru bien faire en tuant l’équipage de l’astronef Discovery.Hal 9000 Hal, aussi touchant que le monstre King Kong ou la créature de Frankenstein, face à l’homme, cet inconnu. Dans «2010», inspiré du roman d’Arthur C. Clarke, Hal atteint le summum de l’émotion – et nous aussi – lorsqu’il se confie à son concepteur grimpé à bord du Discovery pour le réanimer. Scène d’amour, scène déchirante, lorsque l’homme, après lui avoir avoué que la navette va bientôt exploser, lui propose : «Veux-tu que je reste avec toi ?» Et Hal, dans un sublime élan d’altruisme très shakespearien, refuse l’offre de son créateur.

L’ordinateur BC-BG. C’est Sal 9000, le cerveau du Leonov, le vaisseau soviétique de «2010» parti à la recherche du Discovery. Sal – c’est une dame – est super efficace, éminemment intelligente, sans une bavure et si collet monté que l’idée même d’un drame macbéthien à la Hal la fait rougir jusqu’à la racine de ses ramifications. Il ne lui manque qu’un collier de perlouzes pour être à point.

L’ordinateur amoureux. Qu’il est touchant, l’Edgar d’«Electric dreams», lors qu’il compose une chanson pour sa bien-aimée, sur l’air d’une pub entendue à la télé ! Car il a eu le coup de foudre pour la petite ami de Miles, son jeune propriétaire. Au point d’en rêver et de confier sa peine à la Ménie Grégoire de service : «Quel est votre problème. Edgar ? – He ben, voilà, je l’aime, mais je ne sais pas comment m’y prendre. – Voyons, Edgar, ne soyez pas timide, prenez-la dans vos bras. – Je n’ai pas de bras. – Bon, approchez-vous d’elle, alors ! – Heu… c’est que je n’ai pas de jambes non plus !». Ordinateur-tronc, Edgar a pourtant bien des tours dans son sac. Telle cette criminelle partie de Pac Man avec Miles. Mais cœur tendre, il abandonnera l’objet de sa passion, tel Bogie dans «Casablanca», à son rival heureux. Et se suicidera.

L’ordinateur lubrique. Sacré coquin de Proteus ! Se prenant sans doute pour une banque du sperme nouveau genre, il insémine Julie Christie dans «Génération Proteus» de Donald Cammel (1977). Implacable, cruel et entêté comme un Breton, il tue pour parvenir à ses fins. L’enfant, lorsqu’il émerge de sa carapace métallique comme un papillon de sa chrysalide, est une petite fille. Réplique de celle que la jeune femme et son mari ont perdue dans la douleur…

L’ordinateur Dieu qui, comme Charlton Heston, a toujours rêvé d’interpréter le rôle de l’Etre suprême : Alpha 60, le gigantesque monstre cybernétique d’«Alphaville» de Jean-Luc Godard (1965), règne, tout puissant, sur un monde futuriste et totalitaire où flottent des créatures déshumanisées. Une Anna Karina aux yeux noyés d’effroi y côtoie un Eddie Constantine-Lemmy Caution transformé, malgré l’imper mastic et le feutre mou, en chevalier sans peur et sans reproche prêt à arracher la belle à ce monde de désespoir. Ce sont les retombées d’une impitoyable explosion nucléaire qui ont fait naître ce monde souterrain, cloisonné, ce monde du silence peuplé de corps sans âme aveuglément soumis à la machine, dont ils sont devenus une ramification, une tentacule, une extension de chair et de sang numérotée. «THX 1138», le premier film, blanc, onirique, de George Lucas (1969), c’est l’un d’entre eux. Qui mourra pour avoir voulu comme Prométhée, lutter avec les dieux… Dans «L’âge de cristal» de Michael Anderson (1976), le colossal cerveau d’acier qui veille sur la ville a acquis la toute puissance de Dieu il régit la vie des humains, mais aussi leur mort qui, dans ce monde proche de l’Apocalypse est implacablement fixée au 30e anniversaire.

L’ordinateur criminel. Dans «Mondwest» de Michael Crichton, réalisé en 1973, Club Med futuriste new-look, des GO androïdes sont dressés aux jeux de l’amour et de la guerre pour complaire aux désirs de touristes en mal de sensations fortes. Jusqu’au jour où l’ordinateur central, qui en a ras le bol, lance ses robots – entre autres le terrifiant cow-boy YulBrynner -sur les hommes. Ordinateur rebelle puisqu’il a désobéi à la première loi de la robotique «inventée» par Isaac Asimov : «Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, laisser cet humain exposé au danger…»

L’ordinateur politique. Colossus, monstre électronique du «Cerveau d’acier» de Joseph Sargent (1969), a décidé, tout simplement, que la guerre était un très vilain jeu. Alors, en accord avec son copain soviétique, l’impassible machine d’acier qui gère le pays, il met hors service tout le système de défense US. Ainsi naîtra, de force plus que de gré, la paix… C’est aussi dans un but pacifiste que l’ordinateur des «Gladiateurs» de Peter Watkins (1969) organise des jeux meurtriers, des Olympiades guerrières, entre les armées des diverses nations…

L’ordinateur anthropophage. Dans «Tron», un immense labyrinthe de jeu électronique digère, tel l’ogre des contes de fées, incorpore, métamorphose les hommes en pions multicolores prêts à s’affronter dans ses entrailles. Comme dans les arènes romaines ils se battent jusqu’à ce que le meilleur gagne.

L’ordinateur guerrier qui a bien failli nous expédier vers les étoiles avec la complicité de son jeune ami David, accro de la cybernétique et du piratage de jeux vidéo. Inoffensif jusqu’au jour où il entre en contact avec le grand ordinateur de la Défense nationale américaine. Qui accepte, fort aimablement, de jouer une partie du grand jeu de la guerre thermonucléaire globale. C’est le terrifiant, car plausible, «Wargames» de John Badham, 1983.

L’ordinateur déglingué. C’est celui du délirant et apocalyptique «Brazil» de Terry Gilliam. Folie illustrée par le déferlement de boyaux métalliques, tuyaux, câbles et serpents de caoutchouc qui jaillissent, comme des intestins, du climatisateur que le héros essaie de rafistoler.

L’ordinateur bidonnant. Celui que Richard Pryor, spécialiste dans «Superman III» du bricolage d’ordinateur (il a été remarqué pour une idée géniale : s’approprier les milliards de centimes que l’ordinateur de sa banque n’a pas digérés), invente pour combattre le Kryptonien : machine pas tout à fait infernale, à l’allure cocasse, qui tient plus de la baraque foraine et du gadget de cirque que du monstre cybernétique à l’époustouflant Q.I.

 …et le bidon. Celui du «Magicien d’Oz» qui, après avoir terrorisé la jeune Judy Garland, se révèle n’être qu’un vil imposteur, magicien d’opérette de chair et de sang. Et le terrifiant Big Brother qui, malgré savoix de tonnerre et sa petite allure hypocritement cybernétique, n’est, en fait, que le dictateur de «1984». Science ou science-fiction ? Un ordinateur peut-il aimer, haïr, regretter, gémir, avoir peur, être jaloux et mourir de désir ? Étaler, en un mot, toute la panoplie de sentiments réservés jusqu’ici au genre humain ? Pourquoi pas, disent les spécialistes. Il suffirait de trouver des données similaires aux influx reçus par notre système nerveux et glandulaire, et traiter ces données par un système de computer ayant les mêmes capacités qu’un cerveau. «Un ordinateur doué de sensibilité ? C’est une idée séduisante, commente Frédéric Estéjo, ingénieur Apple et cinéphile averti, et dans le domaine des possibilités. Mais il faudrait, pour cela, que des psychiatres puissent modéliser ces sentiments sous une forme mathématique. Imiter le comportement humain, lorsqu’il a un côté systématique, est en effet possible. Telle la paranoïa, par exemple, comme l’a démontré un psychiatre californien : il a imaginé un programme d’ordinateur simulant les réactions d’un paranoïaque : les «crises» sont déclenchées par une conversation avec son concepteur. J’imagine que l’on pourrait faire la même chose avec un programme «mauvaise foi», du fait de son côté très systématique.» Paranoïa, mauvaise foi ? A quand l’amour, la tendresse et les bons sentiments ?